Clowns Sans Frontières © Madagascar 2019

Terrain

Aux sources d’une bulle de répit : Clowns Sans Frontières à Madagascar

Synthèse de l’étude de Kolo Randriamanana, psychologue à Madagascar, en 2019


Pour aller plus loin dans la mesure de l’impact de ses activités, Clowns Sans Frontières s’est entouré en 2019 de chercheurs qualifiés au Sénégal et à Madagascar, pour analyser l’environnement dans lequel les projets sont déployés, mais aussi pour explorer l’impact de ses activités sur les enfants bénéficiaires. C’est dans ce cadre que Kolo Randriamanana, psychologue malagasy, a accompagné l’équipe artistique de CSF en septembre 2019. Ses analyses sont basées sur l’observation des activités dans leur diversité (spectacles, ateliers pour les éducateurs) et sur des entretiens et mettent en évidence l’importance de poursuivre le travail de sensibilisation des personnels de la protection de l’enfance et les bienfaits psychosociaux de nos interventions auprès des enfants et leurs familles.

En 2019, l’équipe artistique composée de quatre comédiens français et du trio de musique malagasy les Telofangady est intervenue à Antananarivo, Antsirabe et Toamasina auprès de 6 741 personnes, dont 2 494 enfants (mineurs en situation de privation de liberté, en situation de handicap ou pris en charge par des organisations de protection de l’enfance). Cette nouvelle intervention a permis de renforcer les relations avec les partenariats locaux. En plus des 15 représentations du spectacle, les artistes ont également réalisé un atelier avec des éducateurs de l’organisation partenaire SOS Villages d’enfants. 

Le ressenti d’émotions positives, créateur d’espoir

Pour la plupart des bénéficiaires, l’impact principal de l’intervention de Clowns Sans Frontières porte sur le plan émotionnel et affectif. Le mélange d’émotions, majoritairement positives, créé par le spectacle permet au spectateur de se décentrer par rapport à sa situation et produit un sentiment de liberté. Pour quelques-uns, un renforcement de la confiance en soi ou bien une réinterprétation positive du passé ont été constatés. Beaucoup étaient « sortis » du spectacle avec un sentiment d’espoir ou de résilience

« J’ai vu que nous étions tous très contents ici et que nous avons oublié notre situation de détention durant le spectacle » – Jeune homme en situation de privation de liberté. 

« Les missions de CSF ont ouvert mes yeux qu’avec les rires, les enfants / des gens reprennent confiance en eux, oublient leurs traumas, leurs soucis, car les spectacles de CSF ne font pas tout simplement rire, mais font rire tout en éduquant. » – organisateur malagasy

Par ailleurs, les messages véhiculés par le spectacle ont engendré une certaine introspection au niveau d’un grand nombre de spectateurs, surtout au niveau des jeunes en situation de détention. Ainsi, certains ont pris conscience du poids des valeurs comme le sens de responsabilité, la loyauté, l’entraide, la combativité. D’autres ont réalisé l’importance d’avoir des qualités telles que le courage, la persévérance, le respect des adultes. Nous pouvons dire que la morale du conte a eu l’effet escompté : un effet sur le plan cognitif, donc d’ordre éducatif.

Clowns Sans Frontières © Madagascar 2019

Une expertise artistique comme soutien psychosocial

L’avantage du medium artistique utilisé par la troupe de CSF réside dans le principe neuropsychologique que les messages s’ancrent plus facilement quand ils sont transmis avec les émotions positives (Broaden and Build). Il y a donc une probabilité que ces leçons de vie soient mémorisées à long terme.

Cependant, un facteur pouvant réduire cette chance est à considérer : sachant que le spectacle CSF ne se fait qu’une seule fois par an et que ces enfants et jeunes vivent à longueur d’année dans des conditions qui laissent plus de place aux émotions négatives (violences physiques, verbales, économiques, psychologiques et morales), l’effet qui se veut thérapeutique risque de n’être que ponctuel. De ce fait, dans l’optique d’un enracinement du changement chez les bénéficiaires, que ce soit sur le plan affectif, cognitif ou comportemental, la répétition des occasions d’utilisation de ce medium est de mise

Pour ces raisons, afin de faire perdurer les bienfaits de ces actions sur le public bénéficiaire, CSF renforce les compétences des artistes locaux. Sur le long terme, l’objectif de l’association est de ne plus intervenir sur le terrain et de laisser les artistes locaux intervenir de manière pérenne et régulière. 

Clowns Sans Frontières © Madagascar 2019

Un spectacle unique adapté aux populations du lieu d’intervention

Le mythe du vazaha – des représentations ancrées dans l’esprit des malagasy dues au contexte historique qui lie Madagascar et la France – qui est abordé lors du spectacle est brisé sous deux angles : 

  • L’universalité de l’art des clowns permet de dédramatiser l’image du vazaha (pour les malagasy, les vazaha sont toujours sérieux, jamais contents, sévères, hautains, …). Cela crée un effet de surprise et d’admiration auprès du public.
  • En dehors du masque de clowns, le fait que des personnes étrangères valorisent la culture malagasy et utilisent des outils à la portée du public cible, réduit la distance sociale. Cela fait naître un sentiment de fierté auprès du public malagasy. Le mélange de ces deux effets amène à l’ouverture du public malagasy aux jeux et aux messages que propose la troupe.  Grâce à cette ouverture, la mise en place par la troupe d’une certaine relation de soin alliée à une forme d’éducation bienveillante auprès du public est possible. Il est important d’optimiser ce lien positif, de l’entretenir entre deux missions annuelles, dans le but de veiller à pérenniser ses effets, tel que suggéré plus haut. 

« L’effort que font les comédiens français de parler en malgache lors des spectacles fait réellement plaisir au public malgache. » – artiste malagasy 

Les effets de la rencontre interculturelle sur la troupe (artistes et organisateurs)

« Quand nous sommes sur scène, nous nous retrouvons émus, non seulement par les réactions du public, mais aussi, par la perception que nous sommes en train de partager quelque chose à autrui. C’est cela qui est énorme dans cette collaboration avec CSF. » – artiste malagasy

Comme dans toute coopération interculturelle, les membres vivent, chacun à leur manière, un choc culturel, tant sur le plan personnel que  professionnel.

Dans la troupe de CSF, chacun s’adapte aux autres et aux situations, mais l’identité professionnelle est gardée : malagasy et français font preuve de professionnalisme et se rassemblent autour du medium universel qu’est l’art (la musique et l’art du clown), et de la cause commune. 

Il y a une synergie au niveau du groupe qui génère une énergie de productivité positive. Cela est permis, d’abord, par la cause commune autour de laquelle les membres sont ralliés, ainsi que par les valeurs qu’ils partagent (professionnalisme, respect mutuel, engagement). Ensuite, cela est renforcé par le climat de bienveillance, d’entraide, d’écoute, d’empathie qui est entretenu par responsable artistique de la troupe. 

Le dialogue interculturel permet le développement de compétences sociales : intelligence émotionnelle et relationnelle, approche humaniste et positive ; et de compétences personnelles telle que la gestion des émotions ou la capacité d’adaptation. Enfin, cette collaboration œuvre également pour le développement de compétences techniques et artistiques interculturelles