Quand l’art devient un levier pour prendre soin de la santé mentale, ici et ailleurs
En avril 2025, la Ville de Paris a choisi de faire de la santé mentale un sujet central de l’espace public. À travers le Mois de la santé mentale, organisé par la Direction de la Santé publique, Paris a ouvert un temps fort de sensibilisation, de dialogue et de déstigmatisation, à l’aide d’événements culturels, artistiques et citoyens.
L’initiative se poursuit : rendez-vous en avril 2026 pour sa deuxième édition.
Si Clowns Sans Frontières-France (CSF-France) ne fait pas partie de la programmation officielle, l’association se saisit pleinement de cette mise en lumière pour rappeler combien la santé mentale est un enjeu fondamental dans les contextes d’exil, de crise et de grande précarité — au cœur même de son engagement depuis plus de 30 ans.
Rendre visibles des fragilités souvent passées sous silence
Les personnes rencontrées par CSF-France, en France comme à l’international, vivent des réalités marquées par : déplacements forcés, violences, ruptures familiales, instabilité administrative, précarité matérielle.
Ces parcours s’accompagnent de souffrances psychiques profondes : stress chronique, anxiété, troubles du sommeil, repli sur soi, inhibition de l’expression émotionnelle.
Pourtant, la santé mentale reste trop souvent reléguée au second plan, ou réduite à une problématique individuelle. Le Mois de la santé mentale porté par la Ville de Paris rappelle avec force que ces enjeux sont collectifs, transversaux, et qu’ils concernent toutes les étapes de la vie.
C’est dans cette perspective que s’inscrit l’action de CSF‑France : considérer la santé mentale comme un droit, indissociable de la dignité humaine.
L’art comme espace de respiration et de déstigmatisation
Depuis plus de trois décennies, CSF-France intervient dans des environnements sensibles en mobilisant le spectacle vivant comme outil de soutien psychosocial.
Loin d’un divertissement déconnecté des réalités, ces interventions créent des espaces sécurisés où les émotions peuvent circuler librement, sans jugement.
Rire, jouer, danser, regarder et être regardé… Autant d’expériences simples en apparence, mais décisives pour sortir, même brièvement, de l’isolement psychique.
Elles participent pleinement à la déstigmatisation des troubles de la santé mentale, en montrant que la vulnérabilité, l’imperfection ou la fatigue émotionnelle ne sont ni des fautes ni des faiblesses.
Comme l’exprime Armando Cote, psychologue au Centre Primo Levi, partenaire de CSF‑France :
« C’est un espace de rêve, un espace utopique. Se permettre de rêver en situation d’exil n’est pas donné à tout le monde. »
Une approche inscrite dans la durée et les cadres MHPSS
Le positionnement de CSF-France est singulier. À la croisée de la solidarité internationale, de l’accès aux droits culturels et artistiques et des approches MHPSS (Mental Health & Psychosocial Support), l’association conçoit ses actions comme des leviers complémentaires aux dispositifs existants de soin, d’accompagnement social et éducatif.
Les interventions artistiques ne sont jamais pensées comme des moments isolés ou hors sol. Elles s’inscrivent dans des dynamiques de terrain déjà en place, en lien étroit avec les professionnel·les de la santé mentale, du social, de l’éducation et de la culture. Les formats proposés respectent les rythmes des publics, les temporalités des structures partenaires et les spécificités culturelles, sociales et politiques de chaque contexte.
Cette exigence de cohérence et d’adaptation est centrale. Elle permet aux actions de Clowns Sans Frontières France de renforcer les environnements protecteurs existants, de soutenir les équipes souvent confrontées à une forte charge émotionnelle, et de contribuer durablement au bien‑être psychosocial des personnes accompagnées.
C’est cette approche inscrite dans la durée — attentive aux besoins, aux partenariats et aux cadres MHPSS — qui explique la longévité de l’engagement de CSF‑France et la profondeur de son impact, en France comme à l’international.
Ateliers au Centre Primo Levi : inscrire le soin dans la durée
Depuis l’automne 2021, Clowns Sans Frontières France mène, hors programmation municipale, des ateliers réguliers de pratique artistique avec des familles accompagnées par le Centre Primo Levi, à Paris.
Pensés comme un complément aux parcours de soin psychique, ces ateliers mensuels rassemblent enfants et parents autour du jeu, du mouvement, du clown et de la danse. La régularité est essentielle : elle crée un repère, une continuité, dans des parcours souvent fragmentés.
L’art clownesque y occupe une place centrale. Art de l’échec assumé et du regard partagé, il autorise chacun à être là tel qu’il est — imparfait, hésitant, parfois maladroit — et à être accueilli pour cela.
Emmanuelle Bon, comédienne et intervenante pour CSF‑France, souligne :
« Oser être sur scène sans être tout à fait prêt, et recevoir en retour que le public prend plaisir à nous voir, est un exercice profondément libérateur. »
Quand le collectif devient un facteur de soin
Un des apports majeurs de ces interventions réside dans leur dimension collective.
Lorsque les parents rient, dansent ou jouent avec leurs enfants, quelque chose se déplace dans les équilibres familiaux et relationnels.
Un artiste de CSF‑France le formule simplement :
« Quand les parents rient, tout change dans la pièce. »
Pour Armando Cote, ces moments ont une portée symbolique forte :
« Voir des adultes s’amuser comme des enfants produit un effet de surprise, mais aussi de soulagement. Cela permet de rouvrir des souvenirs, des récits, là où tout semblait figé. »
Ces espaces partagés renforcent le lien social, restaurent un sentiment d’appartenance et contribuent à une meilleure santé mentale collective.
Des impacts concrets, à différents horizons
Sans se substituer aux dispositifs de soin, les actions de Clowns Sans Frontières France produisent des effets observables :
- À court terme : diminution du stress, apaisement corporel, émotions positives.
- À moyen terme : meilleure cohésion des groupes, confiance retrouvée, expression facilitée.
- À long terme : création de souvenirs ressources et renforcement de la résilience.
Les participant·es l’expriment avec leurs propres mots :
« Pendant deux heures, j’ai tout oublié. »
« Rester à la maison, c’est rester trop dans ma tête. »
« Ça nous fait du bien de venir ici. »
Faire résonner la santé mentale au‑delà des programmations
En se faisant l’écho du Mois de la santé mentale, Clowns Sans Frontières France réaffirme une conviction partagée avec la Ville de Paris : prendre soin de la santé mentale est une responsabilité collective.
Même sans appartenir à la programmation officielle, l’association contribue, par ses actions de terrain, à ouvrir des espaces de parole, de création et de réparation psychique pour celles et ceux qui en sont le plus éloignés.
Depuis plus de 30 ans, CSF‑France démontre que l’art n’est pas un luxe en temps de crise.
Il est un levier essentiel pour déstigmatiser, relier et humaniser, ici comme ailleurs.