MADAGASCAR

•    Entre 2000 et 2004, 7 missions ont été organisées à Madagascar, apportant la magie du spectacle à plus de 24 000 personnes du nord au...

•    Entre 2000 et 2004, 7 missions ont été organisées à Madagascar, apportant la magie du spectacle à plus de 24 000 personnes du nord au sud de l’île. Un programme important d’initiation artistique auprès d’éducateurs sociaux à Tuléar a également été mis en place. Pour en savoir plus: projets passés à Madagascar

•    Nous avons commencé un nouveau projet en 2006 dans la région de Mananjary, au sud-Est de Madagascar, où règne un tabou concernant la gémellité et où les jumeaux sont abandonnés à la naissance.

•    Un premier spectacle au printemps 2006 a permis d’aborder avec délicatesse le tabou des jumeaux. 9 représentations ont eu lieu pour 4 000 personnes dans la province de Mananjary.

•    Un second spectacle, abordant plus largement la question de la séparation parents/enfants a été créé et joué en novembre 2007 avec des musiciens malgaches.

•    Un repérage à Madagascar est prévu à l’automne 2009 pour envisager la suite du projet.

Depuis 2000, à chacune de nos interventions à Madagascar, nous avons entendu parler du problème des « fady » (les tabous, les interdits), qui sont encore très présents et très respectés. 18 ethnies différentes cohabitent sur le territoire malgache. Chacune d’elles a ses propres « fady ». La plupart de ces tabous sont d’origine ancestrale, mais leurs fondements sont parfois assez relatifs : très souvent ils sont simplement la conséquence d’une exigence ou d’un caprice du « Panzaka » (le roi de l’ethnie).

Dans la région de Mananjary, ce sont les ethnies des Antambahoka et des Antanemora qui dominent. Le tabou principal concerne la naissance des jumeaux. Le « fady » interdit aux femmes de ces ethnies d’élever des jumeaux. Par conséquent, les bébés sont abandonnés à la naissance. Ils sont parfois confiés à un centre d’accueil, mais les structures sont très rares et manquent de places. Les bébés jumeaux sont le plus souvent livrés à leur propre sort : déposés dans un panier en bordure de la piste, ou alors « retournés » face contre terre, un panier sur le dos.

Il y a plusieurs versions autour de l’origine de ce tabou de la gémellité (voir « Documents utiles») Quoi qu’il en soit, ce « fady » est encore très présent et la population de Mananjary respecte complètement l’autorité de la famille royale (les Panzakas).

Au printemps 2006, deux ans après notre dernière mission à Madagascar, nous avons décidé d’intervenir pour la première fois dans la région de Mananjary et d’aborder, de la manière la plus délicate possible, le fady de la gémellité dans le spectacle, afin de sensibiliser la population au problème de l’abandon des jumeaux. Etant donné la force de ce tabou, nous ne pouvions en aucun cas porter un jugement ou un regard critique envers l’ethnie des Antambahoka et leurs pratiques ancestrales. Par le biais du spectacle, de la poésie et de l’humour, nous voulions ouvrir un questionnement sur la question de la gémellité.

La mission d’avril-mai 2006

Pour notre première action dans la province de Mananjary, nous avons choisi d’associer au projet trois éducateurs sociaux parmi ceux qui ont suivi nos différentes sessions d’ateliers les années précédentes à Tuléar.

Artistes français et éducateurs malgaches ont créé ensemble un spectacle, explorant le thème du double et inventant des « personnages-objets » imaginaires à partir d’objets simples et usuels (balais, chapeaux, bambous, parapluies, entonnoirs…). Les objets ainsi transformés permettaient d’emmener le public dans un ailleurs imaginaire et l’incitaient à poser un autre regard sur son quotidien. L’idée était d’amener le public à s’identifier à ces « personnages-objets » qui mettent en scène avec humour des situations qui peuvent être dramatiques dans la réalité. Le thème du double était central dans le spectacle, mais les images proposées étaient essentiellement suggestives, sans « leçon » explicite à donner.

Le spectacle a été joué 9 fois pour près de 4 000 personnes, dans des écoles, des orphelinats, et dans des villages isolés le long du canal des Pangalanes.

Les spectacles étaient suivis de rencontres avec le public. Les éducateurs malgaches, habitués à aborder des sujets sensibles avec la population, ont joué un rôle important dans ces rencontres. Ces moments d’échanges se sont articulés autour des personnages-objets-jumeaux du spectacle (jeu, manipulation…). Il était difficile d’aborder de front le sujet de la gémellité, mais ces « après spectacles » ont permis de développer l’imaginaire du public (notamment celui des adultes, les instituteurs et les animateurs de centres) et de faire émerger un début de questionnement sur la question des jumeaux.

Le repérage d’avril 2007

Cette première action au printemps 2006 nous a donné envie d’aller plus loin. Pour mieux comprendre le tabou des jumeaux, un repérage a été effectué en avril 2007. Nous sommes allés à la rencontre des représentants des différentes autorités locales (civile, juridique, traditionnelle, religieuse), des directeurs et directrices d’écoles, des responsables des centres d’accueil pour enfants abandonnés, d’ethnologues, de médecins…

Au fil des rencontres, il est apparu qu’au delà du tabou des jumeaux, le nombre d’enfants confiés à des institutions a tendance à augmenter. La pauvreté et la surpopulation familiale poussent des parents à confier l’éducation d’un ou plusieurs de leurs enfants à une institution ou un centre d’accueil. Si cet abandon allège leurs charges au quotidien, il génère une souffrance à la fois pour les parents et pour les enfants. Ce constat nous a amené à élargir la problématique de notre projet de la question spécifique de la gémellité à la question plus large de la séparation familiale.

La mission de novembre 2007

Dans le spectacle, c’est la question plus large de la surpopulation familiale et de la séparation parents/enfants qui fut abordée. Le spectacle a permis de recréer les conditions d’une cellule familiale imaginaire qui grandit jusqu’à l’explosion, et a mis en scène des situations clownesques de personnages sans cesse en quête de leurs parents.

Le spectacle était en deux parties. A la pause, des éducteurs d’associations malgaches ont demandé aux spectateurs ce qui allait ensuite se passer? Après l’échange, les artistes revenaient et proposaient une suite, dix ans plus tard.
Les artistes français se sont associés à deux musiciens malgaches  et une comédienne qui avaient déjà collaboré avec les précédentes équipes de Clowns sans Frontières.

Les spectacles ont été organisés dans la région de Mananjary, mais aussi dans les régions de Fianarantsoa et Antananarivo, qui sont aussi concernées par le problème d’abandon d’enfants. 13 représentations ont eu lieu pour près de 6 500 personnes.

Partenaires sur le terrain :
Frère Claude, Handicap International, Solidarités Entraide Madagascar, Centre Ste Marie.

A vérifier avec Marik

Partenaires financiers :
•    Mission 2006 : Fondation Veolia, Air France, ADAMI, Ministère de la Culture, Mairie de Paris.

•    Mission 2007 : ADAMI, Ministère de la Culture, Mairie de Paris, CulturesFrance.
Témoignage d’Albert Lammert, fondateur de l’association «Solidarité Entraide Madagascar»

Les fady ou interdits ancestraux ont plusieurs fonctions : ils marquent d’abord l’appartenance à une tribu, un clan, à la même filiation. Le fady des jumeaux de la région de Mananjary est un des plus ancrés.

La situation des jumeaux abandonnés est de plus en plus dramatique. Comme on ne peut plus les recueillir et que les orphelinats sont démunis, on les laisse mourir sur place. La mortalité est également très importante dans les orphelinats, faute de soins et de nourriture. Et tout le monde ferme les yeux, se bouche les oreilles. A Madagascar, les «zaza mena» (les nouveaux nés) ne sont pas encore totalement considérés comme des personnes. La mort d’un zaza mena équivaut ici à un avortement.

Témoignage de Vola, une des éducatrices malgaches / mission avril-mai 2006 :

Je pensais au départ que vous alliez arriver avec des objets et du matériel de chez vous pour faire le spectacle. Quand j’ai vu que vous aviez récolté des objets d’ici, je n’aurais jamais pensé qu’on allait pouvoir faire rire avec ça!

A Mananjary, deux personnes m’ont demandé pourquoi on utilisait des objets pareils, pourquoi on rassemble deux balais, deux entonnoirs, et deux vestes, ou alors des sacs tati. Ils ont dit : «on dirait des jumeaux, mais il n’y a pas de maman qui est là». Je pense qu’on a réussi à faire passer nos messages sans en avoir l’air, à partir d’objets très simples. Partout, beaucoup de personnes m’ont demandé : «vous revenez quand? on veut voir encore vos spectacles!»

Extraits du journal de bord / mission avril-mai 2006 :

3 mai, CATJA (Centre d’Accueil et de Transition pour Jumeaux Abandonnés)
Des maisons de bois, du sable blanc dessus noir dessous, un ciel gris plein de lumière. Et des enfants. Je ne peux m’empêcher de chercher des visages qui se ressemblent. La ressemblance est surtout dans les regards, dans la tristesse qui s’y loge… et dans l’étonnement de nous voir arriver là. On apprendra plus tard que la plupart des enfants qui sont là n’ont jamais vu la mer, pourtant si proche. Isolés, exclus, reclus, loin des autres.

Une femme porte les 2 derniers arrivés : 2 mois à peine. Ce qui porte à 56, le nombre d’enfants qui vivent là.

Il y aura peu de spectateurs, les gens du quartier alentour ne se sont pas déplacés… je me demande quelle est la raison profonde de cela. Il y a peu de spectateurs mais on y est. Patrick, Fabrice et Guillaume se déchaînent  en impro avant le spectacle. Ces moments là sont une belle façon de prendre contact.

Le spectacle se pose. On commence à prendre le temps pour chaque chose, chaque moment. Vola, Cleon et Zeppelin trouvent leur place. Je suis très émue de jouer là.

A la fin du spectacle on reprend le chant malgache et Marik invite les enfants à entrer dans le cercle avec nous. Je chante à voix basse, presque au creux de l’oreille d’une fillette dans les bras d’une femme. Juste pour elle deux. Doucement, et ça me brasse.

Je repars avec dans la tête le visage d’un tout petit qui n’a pas lâché mon regard un long moment.
Et Fabrice presque dans les bras d’un enfant en chaise roulante.
Et bien d’autres images encore.
Nathalie

4 mai, école de Fangato, rencontre après le spectacle
Nous retrouvons les enseignants de l’école, quelques ados et quelques parents tous présents à la représentation du matin. On dispose des bancs en cercle, nos objets sont posés sur une natte centrale.  Le démarrage se fait plutôt sur des échanges verbaux, des commentaires. Une enseignante nous dit: «on n’imaginait pas qu’il était possible de rire autant avec des choses aussi simples. Nous croyons toujours que nous manquons de matériel pour pouvoir explorer des choses nouvelles avec nos élèves. Mais vous nous avez démontré qu’il ne faut pas grand chose, qu’avec un seau, un entonnoir et des vieux balais, on peut inventer beaucoup de choses en se faisant plaisir.»
Puis certains vont à la rencontre de nos marionnettes et font des impros. D’autres s’inventent des personnages avec le matériel à disposition. Subitement, il se passe quelque chose de nouveau, d’inattendu, quelque chose qui décolle du réel et nous embarque dans un ailleurs instantané.
Marik

Une des institutrices a fait une improvisation où elle portait dans chaque bras deux petites balayettes identiques et un assemblage de balayettes sur la tête. Je lui ai demandé: «ce sont tes bébés?» Elle m’a répondu oui en rigolant, puis j’ai ajouté : «mais ce sont les mêmes, c’est comme des jumeaux». Alors elle a baissé les yeux et détourné son regard sans me répondre. Le tabou est tellement fort qu’il est impossible de prononcer le mot même de «jumeaux» à Mananjary. Ce qui est positif, c’est qu’on a réussi à avoir un contact direct avec les gens pour aborder ce sujet difficile, ce qui est déjà énorme. Mais il faudra encore beaucoup de temps et de patience pour avancer un peu plus.
Isabelle Marie, animatrice d’Handicap International

6 mai, Mahela, village le long du canal des Pangalanes
A Mahela, nous sommes accueillis par Monsieur le Maire. Tiens, pas de Panzakas dans ce village?
Les villageois semblent moins effrayés par notre présence que ceux du village précédent. Le spectacle démarre en douceur, rythmé par le ressac de la mer toute proche. Nous avons resserré le cercle pour un rapport plus proche avec le public. Notre chant porte mieux.

Après trente minutes de jeu, il y a un petit mouvement de foule dans les derniers rangs du public. C’est l’heure de la marée et les pêcheurs sont appelés par les leurs pour reprendre le large. Au premier appel, la plupart hésitent, certains se lèvent sans conviction. A l’appel suivant, ils répondent tous et partent d’un seul élan. Mais quelques instants plus tard, une partie d’entre eux revient. Ils resteront jusqu’au bout. Ils n’arrivaient pas à se détacher du spectacle. L’envie de rire était plus forte que l’appel de l’océan. Le public de Mahela est particulièrement joyeux et chaleureux, d’une présence et d’une attention étonnante. Le spectacle se termine avec le jour qui décline.

Vola nous présente un homme en nous disant que c’est le père naturel de sa fille adpotive. Elle nous raconte que pendant tout le spectacle, elle n’a pas pu détacher son regard de cet homme, présent dans le public, qui avait le même regard que sa fille. Elle l’a abordé à la fin de la représentation et a découvert qu’elle ne s’était pas trompée. Elle nous dit : «Merci les clowns! C’est grâce à vous et à votre venue que j’ai retrouvé la famille de ma fille. Je suis très heureuse!»
Marik

9 mai, léproserie d’Illena
Les écoliers sont les premiers à rejoindre l’espace de jeu avec leurs instituteurs, mais très vite d’autres villageois arrivent avec des enfants non scolarisés et les personnes âgées, souvent les plus touchées par la lèpre. Tous sont très émus et nous confient leur étonnement : «Vous venez ici, dans notre village éloigné, exprès pour nous! C’est la première fois que ça arrive!»

Tout au long du spectacle, l’intensité est à son comble dans les échanges entre le public et les artistes. Ce spectacle que nous avons écrit à l’attention d’une population spécifique sur un thème spécifique s’avère tout aussi lisible pour les personnes ici présentes, et leur joie fait plaisir à voir.

Au final, nous avons droit au discours de remerciement du chef du village. Il nous répète que notre venue est un événement sans précédent et surtout un grand bonheur pour les villageois, qui se sentent trop oubliés. En partant, nous offrons nos balais et quelques accessoires du spectacle aux instituteurs.
Sur le chemin du retour, Frère Claude nous dit : «Merci d’être venus jusqu’à eux. Dans 100 ans, on en parlera encore dans la vallée!»
Marik