LIBAN, Mai 2006

•    Plusieurs missions de Clowns sans Frontières ont eu lieu dans les camps palestiniens au Liban entre 1998 et 2000, dans le cadre d’un...

•    Plusieurs missions de Clowns sans Frontières ont eu lieu dans les camps palestiniens au Liban entre 1998 et 2000, dans le cadre d’un programme de spectacles et de formation d’animateurs, en partenariat avec Enfants Réfugiés du Monde.

•    6 ans après la fin de ce projet, nous sommes retournés au Liban en avril 2006 pour offrir des spectacles aux enfants dans les camps de réfugiés palestiniens.

•    Suite à l’offensive israélienne de l’été 2006, une nouvelle mission a été organisée au Liban en novembre 2006, en collaboration avec deux musiciens libanais. 16 spectacles ont eu lieu au sud Liban, à Beyrouth, dans la Beqaa, et à nouveau dans quelques camps palestiniens.

Février 1998. Une équipe de Clowns sans Frontières est prête à partir au Soudan, mais la veille du départ, les autorités soudanaises nous refusent brusquement les visas. En deux jours, grâce à la réactivité et à l’efficacité de l’équipe d’Enfants Réfugiés du Monde, nous changeons de destination. Direction le sud Liban, où nous organisons des spectacles dans les camps de réfugiés palestiniens. Malgré l’urgence du montage de cette première tournée libanaise, la mission déclenche l’envie d’approfondir le travail dans les camps palestiniens et marque le début d’un projet sur 2 ans en collaboration avec Enfants Réfugiés du Monde à Gaza et au sud Liban.

Le Liban compte, encore aujourd’hui, plus de 400 000 réfugiés palestiniens, dont 217 000 vivent dans des camps de réfugiés, dans des conditions toujours difficiles.

Mission de février 1998 :

En remplacement d’une mission annulée au Soudan, une mission se monte à toute vitesse au Liban avec l’équipe d’Enfants Réfugiés du Monde. L’équipe de Clowns sans Frontières donne 14 représentations devant 5600 enfants à Saïda, Chatila et dans la périphérie de Beyrouth : orphelinats, centre de détention pour mineurs, jardins d’enfants, camps de déplacés, camps de réfugiés et camps illégaux.

A la fin de la mission, un questionnement sur l’aspect éphémère de nos actions émerge. L’envie de travailler dans la durée dans les camps palestiniens, à la fois au Liban et à Gaza s’exprime fortement. Sur une proposition de Jamila Hammami d’Enfants Réfugiés du Monde, se dessine l’idée d’un projet sur deux ans, combinant l’approche artistique de Clowns sans Frontières et l’approche pédagogique d’ERM. C’est ainsi que le premier projet à long terme de Clowns sans Frontières verra le jour.

Programme 1998 – 2000 :

L’objectif de ce programme est de travailler auprès des adultes qui interviennent au quotidien avec les enfants et les jeunes des camps : éducateurs sociaux, animateurs de centres ou de camps d’été. Par le biais d’ateliers d’initiation artistique ouverts sur différentes disciplines, nous souhaitons développer leur imaginaire, stimuler leur créativité, enrichir leurs outils d’animation et de communication avec les enfants. L’idée n’est pas de les amener à devenir des artistes eux mêmes mais de les aider dans leur travail d’animateurs ou d’éducateurs en leur proposant de nouveaux outils de travail.

Au total, entre 1998 et 2000 4 missions ont lieu à Gaza et 4 au Liban.

Au Liban, un groupe de 25 animateurs participe aux différentes sessions de formation. L’axe général choisi, «l’absurde et l’imaginaire» s’avère un thème porteur. Plusieurs voies sont explorées : l’initiation à la magie, au jonglage, à l’acrobatie, le travail sur le clown, l’espace, le conte, la marionnette… À chaque fois, ce sont des fenêtres nouvelles qui s’ouvrent.

Parallèlement aux ateliers, des spectacles sont organisés dans les camps. 30 spectacles ont lieu au total pour plus de 8000 enfants.

Mission d’avril 2006 :

Six ans après notre dernière action au Liban, ni les conditions de vie ni les droits des réfugiés palestiniens ne sont améliorés au Liban. Recontactés par Enfants Réfugiés du Monde, nous décidons de retourner dans les camps palestiniens au Liban pour égayer le quotidien des enfants.

12 spectacles sont organisés pour plus de 5000 enfants dans 7 camps de réfugiés du sud et du nord du pays, mais aussi dans des orphelinats et dans une prison pour mineurs.

Mission de novembre 2006 :

En juillet 2006, deux mois après notre passage, Israël lance une offensive aérienne et maritime sur le Liban, suite à l’enlèvement de deux soldats israéliens par le Hezbollah. En un mois, cette guerre fait près de 1200 morts et 900 000 déplacés au Liban.

Nous sommes alors sollicités par le Centre Culturel Français de Deir El Qamar et plusieurs associations libanaises pour organiser une nouvelle mission au Liban pour le mois de novembre. Il nous paraissait important d’amener un peu de joie et de poésie aux enfants des régions les plus touchées par les bombardements, afin d’effacer, le temps d’un spectacle, les images de guerre et de violence.

Une nouvelle équipe est donc constituée pour une tournée de spectacles au sud Liban, mais aussi à Beyrouth, dans la Beqaa et dans quelques camps de réfugiés palestiniens. Deux musiciens libanais sont associés à l’équipe et participent à la tournée.

Deux jours après l’arrivée des artistes, Pierre Gemayel, le ministre libanais de l’industrie, est assassiné. Le deuil national et l’instabilité de la situation dans le pays nous obligent à annuler plusieurs spectacles. Malgré ces troubles, 16 spectacles ont pu avoir lieu au total pour plus de 6 000 enfants.

Partenaires sur le terrain :

•    1998-2000 : Enfants Réfugiés du Monde, Consulat du Liban, Service de l’Action Humanitaire.

•    2006 : Aid Lebanon, Ambassade de France à Beyrouth, Enfants Réfugiés du Monde, Centre Culturel Français de Deir El Qamar. Manque autres associations mission avril 2006

Partenaires financiers :

•    1998-2000 : ADAMI, Fondation Un monde par tous (sous égide de la Fondation de France), Estival de St Germain en Lay.

•    2006 : Cultures France (Ministère des affaires étrangères), Mairie de Paris, ADAMI, Ministère de la culture et de la communication.

Témoignages programme 1998-2000

« Grâce à ce programme, les clowns ont permis une ouverture vers autre chose : le conte, le récit, l’imaginaire, le rêve… Ca a ouvert une porte. Les thèmes travaillés ont fortement intéressé les stagiaires, certaines techniques étaient tout à fait nouvelles pour la majorité d’entre eux (acrobatie, jonglage, marionnettes, comédie…) C’est enrichissant pour ces professionnels de l’animation d’avoir un regard sur une nouvelle approche des arts du spectacle. »
Jamila Hammami, ERM.

Mission mars 1999
J’imaginais que le Liban serait plus calme que Gaza, et c’est exactement le contraire, plus de tension sensible dans les camps de réfugiés, des bombardements ont lieu chaque jour dans la zone occupée, et certains stagiaires qui vivent là-bas, à Nabatyeh, arrivent souvent le matin aux ateliers avec une mine usée: ils ont passé la nuit à l’abri en attendant la fin des bombardements.

Notre partenaire sur place, Enfants Réfugiés du Monde, travaille sur la non-violence et nous avons préparé un spectacle de boxe ! Plus de peur pour eux que de mal pour nous, le rire est justement efficace pour parler de la violence, en démontrer l’absurdité. Dans la prison principale de Beyrouth (brrr rien que d’y repenser), c’est surréaliste de jouer ce combat de boxe devant les détenus chez qui on sent une grande violence contenue en présence des gardiens armés. Il se passe quelque chose de magique, la tension énorme du début se transforme en rires, même les rapports entre détenus et gardiens ont changé, ils rient ensemble.

Un jour nous allons jouer au sud de Saïda, dans un camp illégal de bédouins (Il y a les camps officiels, aidés par l’UNRWA et d’autres ONG, et puis il y a des camps non-reconnus, installés sur des terrains privés sans aucune aide humanitaire. De toute façon les bédouins n’ont pas droit à un quelconque statut de réfugiés). C’est frappant comme ce camp est propre, entretenu, des fleurs sont plantées devant chaque maison, il pourrait y faire bon vivre. Il y a une cinquantaine de personnes au spectacle, on se sent en famille, chez eux. Le chef du camp a le regard profond, tranquille, intense et rassurant, son autorité ne fait aucun doute, c’est un sage.

Juste à côté, il y a un autre camp, palestinien, sauvage aussi et abominable. Des baraques en tôle à même la terre sur un immense terrain vague sans végétation. Il y a mariage, au moins 200 personnes qui dansent, et notre présence est comme un honneur, on nous fraye un passage vers la mariée, puis on nous intègre dans la ronde immense. Impossible de saisir le rythme des darboukas et les pas de danse, tous les regards sont sur nous, les rires sont francs et sincères. C’est sûr, nous viendrons jouer un spectacle ici la prochaine fois.
Michel

Mission mars 2000

Le spectacle a été monté autour de contes dits par Jihad; il parle en arabe, nous ne comprenons pas les mots mais suffisamment le sens pour pouvoir jouer avec. Le plus incroyable, c’est de réaliser que les enfants comprennent mieux le spectacle que nous !!! La souris et le voleur, l’oreille du loup, Kongézé et son âne, le clou de Djeha, que d’histoires fabuleuses, toutes enrichies de sagesse populaire.

Un jour, nous arrivons dans un camp au sud de Saïda, dans une salle tout en longueur. Le micro local est défectueux, Jihad décide de conter quand même, mais au début du spectacle, il y a 500 personnes dans cette salle qui en France en accueillerait au maximum 150, et dehors un énorme compresseur s’est mis en route et ne s’arrêtera pas de tout le spectacle. C’est absolument certain qu’au-delà du troisième rang, on n’entend plus rien, et il y a 25 rangs !!! Et pourtant le tonnerre d’applaudissements à la fin du spectacle et la joie qui se lit dans les regards montre que l’important était ailleurs, peut-être d’être là simplement, à partager ce moment de fête.

(…) Nous avons joué à Chatila, camp de Beyrouth tristement célèbre depuis le massacre de 1982. C’est immense, je ne sais pas combien de personnes vivent ici, entassées dans des conditions abominables, sans doute plusieurs dizaines de milliers. Et comme partout les enfants ont une énergie et un enthousiasme inversement proportionnels à la qualité de leur environnement.

Avant le spectacle, pendant la parade dans les ruelles du camp, je me fais dérober sans m’en apercevoir, quelques accessoires accrochés à ma ceinture. Une fois arrivé dans la salle pour la représentation, je parle avec un des responsables pour lui signaler la disparition. Il s’adresse à tous les enfants assis et leur explique que j’ai besoin de ces accessoires pour le spectacle. Aussitôt les objets reviennent ! L’éducateur m’explique que les enfants ne veulent pas voler mais plutôt garder un souvenir des clowns.
Michel

Extrait du journal de bord / mission avril 2006 :

20 avril.
La distribution de nez rouges après le spectacle est un moment d’hystérie contrôlée, mais aussi d’une grande poésie. On les distribue un par un aux enfants, qui trépignent d’impatience. Alors que des hommes armés gardent le coin des rues et que la guerre n’est pas si loin, les enfants se passionnent pour ces petites boules rouges, qui sont des fenêtres sur l’imaginaire et la fantaisie. Chaque nez rouge est un moyen de lutte, inoffensif et pourtant tellement puissant. Un objet subversif et secret dont les enfants s’emparent au nez et à la barbe des adultes. Et voici qu’une foule ou une armée de petits clowns déambulent dans les rues du camp de Borj el Brajneh, au son du trombone et du tambour, faisant les pitres et criant de joie. Moment magique !
Laurent.

Extrait du journal de bord / mission novembre 2006 :

Une tension évidente règne ici. Une agitation nerveuse, nimbée d’excitation. Paradoxe de la guerre moderne, le business high tech et ses limousines côtoient la désolation meurtrière de la rue. Images de ruines et de décombres, immeubles éventrés qui contrastent avec le cours des choses, la vie en apparence si normale pour une capitale regorgeant d’activités économiques et sociales. Jamais durant notre séjour nous n’entendrons une plainte, juste une lassitude pleine de dignité viendra témoigner de l’effort que doit fournir ce peuple pour surmonter son quotidien éprouvant.

La reconnaissance qui nous a été témoignée tout au long de la mission, les regards et les sourires des enfants, qu’ils soient musulmans, chrétiens, Libanais ou Palestiniens, a révélé la nécessité de notre action. Il a souvent été question de courage dans nos échanges : du courage que nous avions avec nous et que nous avons partagé avec tous, quels qu’ils soient. Fasse que cette petite goutte d’eau dans le cœur des enfants, si modeste soit elle, reste un havre de paix dont ils pourront se nourrir.
Philippe