ISRAEL ET TERRITOIRES PALESTINIENS, Avril 2005

•    Clowns sans Frontières a mené plusieurs missions en Israël/Palestine entre 1994 et 2005. Dans un contexte chaque année plus fragile,...

•    Clowns sans Frontières a mené plusieurs missions en Israël/Palestine entre 1994 et 2005. Dans un contexte chaque année plus fragile, les tournées de spectacles ont permis d’apporter des moments de joie et d’insouciance à plus de 48 000 personnes.

•    Notre action s’est concentrée principalement sur les camps de réfugiés de Gaza, mais nous sommes aussi intervenus en Cisjordanie, à Jérusalem, à Nazareth et dans le désert du Neguev.

•    En plus des spectacles, un programme spécifique de formation d’animateurs a été développé entre 1998 et 2000 avec Enfants Réfugiés du Monde dans les camps de Gaza et du Liban.

•    En 2007, nous avons commencé un nouveau projet pour soutenir l’émergence et le développement d’une école de cirque à Ramallah. Projets en cours: territoires palestiniens

Fin 1994, en collaboration avec Enfants Réfugiés du Monde, nous organisons notre première tournée de spectacles destinée aux réfugiés palestiniens de la bande de Gaza. L’Intifada vient de prendre fin avec les accords d’Oslo, et une autorité palestinienne est mise en place pour une période transitoire de cinq ans sur une partie de la bande de Gaza et de la Cisjordanie. Cette première tournée, qui se met en place dans un contexte de paix, sera le début d’un long et riche partenariat avec l’association Enfants Réfugiés du Monde. Mais la situation se dégrade au fil des années, jusqu’à l’éclatement de la seconde Intifada en septembre 2000, qui fait basculer à nouveau la région dans la violence.

Entre 1994 et 2005, la majorité des missions organisées par Clowns sans Frontières ont lieu à Gaza. Un million de palestiniens, dont 2/3 sont des réfugiés s’entassent sur cette étroite bande de terre de 370 km2, à 30% occupée (jusqu’en août 2005) par des colonies israéliennes sous haute protection militaire. La moitié de la population palestinienne de la bande de Gaza a moins de quinze ans. Le programme que nous avons mis en place entre 1998 et 2000 avec Enfants Réfugiés du Monde permet d’enrichir les outils de travail des animateurs et des éducateurs qui sont quotidiennement en contact avec les enfants et les jeunes des camps de réfugiés.

Depuis 2000 et le déclenchement de la seconde Intifada, lsraël et les territoires palestiniens sont  sans cesse secoués par la violence. Malgré notre désir de suivi, la mise en place de nouvelles missions se trouve constamment minée par l’incertitude. En 5 ans, entre 2000 et 2005, seules deux tournées de spectacles pourront être organisées, ayant lieu à chaque fois après de multiples reports dus aux aléas de la situation sur le terrain.

Depuis notre dernier passage à Gaza en 2005, le Hamas a remporté les élections législatives en janvier 2006, ce qui a entraîné une crise inter-palestinienne et de violents affrontements avec le Fatah. Suite à une offensive en juin 2007 contre les forces du Fatah et les attributs du pouvoir présidentiel de Mahmoud Abbas, le Hamas a pris entièrement le contrôle de la bande de Gaza. Il est impossible pour Clowns sans Frontières d’y retourner pour le moment…

Décembre 1994 : 1ère mission dans la bande de Gaza

18 spectacles sont organisés avec Enfants Réfugiés du Monde dans 6 camps de réfugiés pour 18 000 personnes.

Décembre 1995 : Mission en Cisjordanie

Les spectacles ont lieu dans des camps de réfugiés, des orphelinats et des écoles à Jenine, Tulkarem, Jéricho, Bethléem, Naplouse, Ramallah, dans les environs d’Hébron, et au Théâtre National de Jérusalem Est.

1998-2000 : Programme de spectacles et de formation à Gaza

En février 1998, lors d’une mission au Liban, des interrogations émergent. Notre passage est si éphémère, comment faire pour prolonger notre action et laisser des traces ? Sur une proposition de Jamila Hammami d’Enfants Réfugiés du Monde (ERM), se dessine peu à peu l’idée de combiner l’approche artistique de Clowns sans Frontières et l’approche pédagogique d’ERM. Naît alors un projet de « formation » sur deux ans qui s’adressera non pas aux enfants directement mais aux jeunes éducateurs qui travaillent au quotidien avec eux dans les camps de réfugiés du sud Liban et de la bande de Gaza.

L’objectif principal est l’accompagnement culturel de ces animateurs : à partir d’une initiation aux techniques artistiques de base, nous souhaitons les sensibiliser à la créativité, au travail sur l’imaginaire, à de nouvelles manières de communiquer et de jouer avec les enfants.

De mission en mission, le travail avec les stagiaires porte ses fruits. A Gaza, ce sont une trentaine d’animateurs qui bénéficient de nos différentes session de formation. L’axe général choisi, «l’absurde et l’imaginaire» s’avère un thème porteur. Plusieurs voies sont explorées : l’initiation à la magie, au jonglage, à l’acrobatie, le travail sur le clown, l’espace, le conte… À chaque fois, ce sont des fenêtres nouvelles qui s’ouvrent.

Au total, huit tournées de spectacles ont lieu à Gaza et au Liban, accompagnées de sessions d’ateliers artistiques. En s’inscrivant dans la durée, le projet permet aux animateurs de s’approprier les outils artistiques pour les adapter dans leur travail auprès des enfants.

Le programme se termine, comme prévu, en mai 2000. Nous laissons l’outil mûrir dans les mains des éducateurs palestiniens, et nous envisageons de poursuivre nos tournées de spectacles dans la région. Mais le déclenchement de la seconde Intifada le 28 septembre de la même année rend impossible une mission programmée pour Gaza…. Il nous faudra attendre deux ans avant de pouvoir revenir.

Juillet 2002 : Tournée de spectacles à Gaza et Jerusalem

12 représentations sont données pour plus de 5 000 enfants, dans les camps de réfugiés de la bande de Gaza, dans des centres pour enfants et des centres pour femmes, ainsi que dans la vieille ville de Jérusalem et dans le camp de Shufat, près de Jérusalem Est.

Avril-mai 2005 : Mission en Israël, en Cisjordanie et à Gaza

Cette mission, prévue au départ pour le mois de novembre 2004, a dû être reportée suite au décès du leader palestinien, Yasser Arafat et au deuil de 40 jours dans les territoires palestiniens.

Les spectacles ont lieu à la fois dans les territoires palestiniens et en Israël, en collaboration avec les Centres culturels français, l’ONG Enfants Réfugiés du Monde, et l’association Beit Ham pour l’enfance. L’association Beit Ham a été fondée il y a 20 ans par Henri Cohen Solal, un éducateur et psychanalyste franco-israélien. L’association a mis en place des lieux d’accueil pour jeunes en voie de marginalisation et de délinquance.

Au total, ce sont 23 spectacles qui sont offerts à plus de 15 000 personnes, dans les camps de réfugiés de la bande de Gaza et de Cisjordanie (à  Naplouse et Jenine), à Jérusalem (à la fois à l’Est et à l’Ouest), dans le désert du Néguev (villages bédouins autour de Beer Sheva) et en Galilée (Nazareth et ses alentours).

•    1994-1995 : Care and Learning, Consulat Général de France à Jérusalem, Culture et pensée libre (ONG palestinienne), Enfants Réfugiés du Monde, Médecins du monde, Médecins sans Frontières, Ministère de la jeunesse et des sports de Gaza, Théâtre national palestinien.

•    Programme 1998-2000 : Enfants Réfugiés du Monde, Forum palestinien de l’éducation au développement, Institut Canaan de Gaza, Ministère de la Jeunesse et des sports à Gaza.

•    2002 : Centres Culturels Français de Gaza & Jerusalem, Consulat de France à Jerusalem, Enfants réfugiés du monde.

•    2005 : Centres Culturels Français de Gaza, Jerusalem, Naplouse, Nazareth et Beer Sheva, Enfants réfugiés du monde, Beit Ham pour l’enfance, UNRWA (Office des Nations Unies pour les Réfugiés Palestiniens), Municipalités de Jenine et de Naplouse.

Partenaires financiers :

•    1994-1995 : AFAA

•    Programme 1998-2000 : ADAMI, AFAA, Comité d’entreprise Paribas, KLM, Alitalia, Estival de Saint Germain en Lay, Enfants réfugiés du monde.

•    2002 : AFAA, Centres Culturels Français de Gaza & Jérusalem, Agence Spatiale Européenne, Fondation BNP Paribas, Air France.

•    2005 : AFAA, Centres culturels Français, Air France.

Extraits du journal de bord / Mission Gaza 1994

Premières impressions
Gaza comme une prison à ciel ouvert, mais animée par un souffle d’espoir.
L’un de nos premiers spectacles a lieu sur un grand terrain de sport en extérieur. Il y a plus de mille cinq cent personnes dans le public. Les garçons et les filles sont séparés, mais les enfants sont aussi répartis selon le parti politique de leur quartier et ils arborent les fanions qui du Hamas, qui du Fatah. Cette belle ordonnance se transformera vite en joyeux mélange pendant le spectacle.
À notre arrivée, les enfants se ruent sur les minibus, avec une soif incroyable de contact et de rencontre.
Nous mangeons des falafels matin, midi et soir.

Claques et poignée de main
Lors du premier spectacle, nous tentons d’adapter le numéro des claques, un classique du clown : quand l’un envoie une claque, l’autre tape dans les mains, et les claques s’enchaînent à toute vitesse. En guise de chute à ce gag : nous jouons la poignée de mains entre Itzhak Rabin et Yasser Arafat, en les désignant par leur nom. La scène déclenche beaucoup de rires, mais aussi quelques grincements de dents. N’étant pas adopté à l’unanimité, le numéro sera finalement enlevé du spectacle.

L’appel du muezzin
Nous jouons deux à trois fois par jour, malgré les coupures d’électricité. Ce jour là, nous arrivons à Gaza avec deux heures de retard. Le spectacle doit avoir lieu dans un stade, mais il fait déjà nuit, et le public est reparti. Contrairement à certains de ses collègues qui nous ont été parfois hostiles, l’imam de la mosquée voisine nous propose son aide. Alors, du haut du minaret, retentit la voix du muezzin. À la place de l’habituel appel à la prière, c’est une invitation au spectacle des Clowns sans Frontières qui résonne dans la ville. Quelques instants plus tard, les enfants surgissent par dizaines des ruelles ensablées de Gaza. Ils sont bientôt mille, et le spectacle peut démarrer, à la lueur des lumières du stade et de nos petites rampes d’éclairage. La fête se prolonge après le spectacle par une danse improvisée, à laquelle se joignent même des petites filles.

Les remerciements
Après chaque spectacle, nous sommes remerciés chaleureusement, et à travers nous, la France entière, son histoire, son présent, ses chefs d’état… Nous entendons : «Merci au général de Gaulle!» «Merci François Mitterrand !»…

Extrait du journal de bord / mission Gaza 1999

Toutes les belles idées longuement analysées avant le voyage ne pèsent plus rien du tout une fois immergé dans la vie gazéenne. C’est dur, terriblement dur. Mais là où il serait pardonnable de baisser les bras, des gens portent un espoir énorme, ils engagent leur raison de vivre pour éduquer les jeunes générations vers la seule issue viable pour tous: la paix.

(…)

Je me rappelle surtout l’ambiance extraordinaire des ateliers menés au YMCA de Gaza, Steph avait proposé un atelier de fabrication de masques; au début tout le monde essayait de faire en sorte que son masque soit « beau », puis Steph a demandé de rajouter de la matière pour déformer, exagérer les défauts naturels des visages. D’abord la surprise, la difficulté à mettre en avant ce qu’on avait tenté de lisser, puis tout se lâche, le défaut devient atout maître, dans le jeu du rire de soi.

La dernière s’est jouée dans un camps de nomades (ils sont plusieurs milliers en Palestine, reconnus ni par un camp, ni par l’autre, ni même par les ONG). Perdu au milieu du sable, en contre bas de barbelés et miradors israéliens, un village de petites maisons, à même le sable. Le chef nous reçoit, accepte que l’on joue, mais pas devant les femmes. Nahida parlemente, fulmine, le chef lui assure que les hommes raconteront aux femmes le spectacle après notre départ !!! Nous finissons par accepter de jouer pour les hommes et les enfants, mais les femmes sont là, derrière chaque rideau, chaque embrasure de porte. A la fin du spectacle, un homme passe derrière le cercle, debout sur une charrette tirée par un âne, nous sautons instruments au bec sur la charrette, un cortège nous suit vers les dunes. Magique au soleil couchant, pas de photos, c’est aussi bien, l’image restera vivante.

Extraits du journal de bord / Mission Gaza 2002

20 juillet 2002
Première représentation, premier montage en plein cagnard palestinien. Un centre pour femmes à Daraj, dans la ville de Gaza. Les premières réactions des enfants, les premiers pas d’Antonin en arabe, d’Elise en clown, de Julo en duel avec un palestinien, de Thomas avec un rayon de soleil dans l’œil. A la fin : des serpentins volent dans le ciel. Je vois tous les enfants se lever comme un seul homme. Trop de joie, trop d’envie de courir. Confusion. Les adultes tentent de contenir les enfants pendant que nous entonnons la chanson de fin. Fanfare.

Rangement dans la foulée. Soleil. Soleil.
Retour à l’appart, manger (merci Walid), dormir une demi heure, et hop c’est reparti.
Camp de Shati, au bord de la mer. C’est l’endroit le plus densément peuplé du monde. Des réfugiés entassés là depuis des années. Le soleil est sur la descendante, la lumière est belle, les enfants pleins d’énergie.
On commence à prendre nos marques pour le montage et le spectacle. Les enfants accrochent, ils sont nombreux. Certains parents sont là. Il y a trois mères côte à côte mortes de rire du début à la fin du spectacle.
Freddo

23 juillet 2002
Nous nous levons, prêts à jouer notre 7ème spectacle à Maghazi. On retrouve Luc Briard, le directeur du CCF de Gaza à 10h en bas de la maison. Il nous apprend la terrible nouvelle. Hier soir, des F16 ont bombardé 4 immeubles, tuant le chef de la branche militaire du Hamas. Mais au lieu de tirer précisément sur la maison, les F16 ont aussi détruit (« par erreur ») les maisons alentours. 13 morts dont 8 enfants. Plus de 100 blessés. Première opération militaire qui tue des civils à Gaza même. La ville entière est sous le choc. Trois jours de deuil sont annoncés. Nous décidons en concertation avec le CCF, le Consulat de France et Enfants Réfugiés du Monde d’annuler les spectacles prévus aujourd’hui.
Rima

Au retour, un mois après
Je suis clown. Oui c’est un métier. Je sais maintenant pourquoi. Je suis proche de l’exil et des injustices. Je suis allé la où il y en a beaucoup. Gaza, ça pourrait être un nom de scène pour un clown… le clown Gaza.

Il aurait un tee-shirt avec un graffiti représentant le visage d’un martyr, comme 95% des murs des camps et des villages, un treillis et les pieds nus. Il dialoguerait avec un char. Et lui dirait : «comment tu t’appelles ?», «Pourquoi t’es là ?», «Tu veux que je te présente ma grand-mère? Et ma sœur? Et mes petits frères? Mon père, je peux pas, il est parti avec mon grand frère, ma mère elle m’a dit, loin, au pays des prières, j’ai pas très bien compris c’est où. On n’a pas trop à manger, on mange du riz avec du poulet des fois et des tomates, mais on peut partager. Tu me racontes une histoire? Une histoire belle, qui finit bien. On habite chez mon oncle. On est 10 chez lui mais on trouvera une p’tite place. Remarque, t’es un peu gros… On est dans le noir souvent aussi, on a le droit qu’à un peu de lumière par jour, tu apporteras une bougie ? Tu sais jouer au foot ? Moi, je joue tous les jours. Je suis sûr que j’te gagne! J’peux monter sur ton dos ?»
Et il boirait du lait de bombes.

Comme ces neuf enfants, lundi 22 juillet vers 22h qui reçurent un missile en guise de marchand de sable. Erreur balistique selon Sharon. On avait joué à cent mètres des décombres, le premier jour. Ca ne s’était pas encore passé. Je vois les enfants, j’entends leurs rires. Lesquels sont morts, sont invalides, sont choqués à vie?
Depuis cet été à Gaza, je fais le deuil d’un peu d’innocence et j’honore du fond de mon ignorance le sourire et l’oubli.
Julien

Extraits du journal de bord / Mission Israël-Palestine 2005

24 avril 2005, Jenine.
Pour le 2ème spectacle dans le camp de Jenine, nous avons eu le plaisir d’accueillir un public presque exclusivement féminin. Plein de  jolies petites filles sont arrivées en courant comme un lâcher d’abeilles, et en quelques minutes, il y avait bien 1000 enfants autour de nous. Toutes en tenue d’écolières, avec des robes bleues et blanches. Je me suis amusée à regarder leurs visages et leurs expressions pendant le numéro de fil. Voir une femme avec un voile noir manipulant une marionnette toute en blanc qui marche et danse sur un fil…quelle image ! J’ai vu des étincelles dans les yeux des petites filles. Comme si elles se disaient « wah ! c’est possible ! » et que ça leur ouvrait une nouvelle fenêtre quelque part. J’en ai entendu une crier : « c’est comme de la magie, mais en fait c’est réel !»

Dans le camp de Jenine, comme dans la plupart des camps de réfugiés palestiniens, la moitié de la population a moins de 15 ans. Et ce sont ces petits caïds qui font la loi. Les plus âgés ont de plus en plus de mal à les contenir. Il n’y a rien pour canaliser leur énergie quasi électrique, leur tension quotidienne. Ici, dès 6 ou 7 ans, j’ai l’impression que les enfants ne sont déjà plus des enfants. Alors ça fait du bien de les voir rire, avoir peur, s’étonner devant les tours de magie ou les marionnettes, s’émerveiller au moment du fil… bref, vivre des émotions d’enfants, en situation d’enfants, en compagnie de centaines d’autres enfants.
Rima

-Je ne suis pas venue faire la guerre (sinon je serais venue avec un char)
-Je ne suis pas venue faire de la politique (sinon je serais venue avec un programme)
-Je ne veux être ni juge ni flic
-Je ne suis pas venue changer le monde

Je suis juste venue donner ce que je peux donner à quelqu’un qui en a besoin.

Je ne suis pas palestinienne
Je ne suis pas israélienne
Je ne suis pas française
Je n’ai pas choisi d’être allemande

Je suis humaine
Et c’est la seule chose que je suis prête à défendre.
C’est peut-être naïf. Alors je suis venue leur dire : vive la naïveté !
Yohanna

26 avril 2005, Gaza.
(…) Il est difficile d’expliquer ce que l’on peut ressentir, être ici, écouter ce que subit ce peuple… A chaque spectacle, tous ces enfants qui donnent de la voix, nous ramènent à cette réalité palestinienne, sans que nous puissions vraiment l’appréhender. Tout cela est très confus, très clair en même temps. Tout ce que je peux faire, c’est jouer pour l’instant. Cela au moins, je peux le faire très bien, je n’ai pas à réfléchir. Simplement exprimer, exprimer, Jouer avec tout cela en moi, comme si le jeu, plus dense, pouvait exorciser un peu toute cette douleur qui nous traverse de toutes parts chaque jour.
Patrick

29 avril 2005, Gaza.
(…) Le spectacle à Mawasi a été un moment extraordinaire. Il y a trois ans, l’armée israélienne avait refusé de nous donner l’autorisation de passer le check point de Tuffah qui bloque l’entrée à Mawasi, cette enclave palestinienne coincée au milieu du bloc de colonies juives de Gush Qativ. Même des organisations comme MSF ont du mal à rentrer pour acheminer les soins et les médicaments. Et cette fois, miracle ! Nous avons eu l’autorisation de passer. Merci au Lieutenant Schleim qui a accepté de nous ouvrir le check point. J’étais très émue. On sentait vraiment que pour les habitants de Mawasi, c’était un événement énorme, un jour de fête inoubliable. Le public jubilait littéralement. Des larmes de rire. Magnifique. Des jeunes sont venus me parler à la fin du spectacle : «comment vous avez réussi à entrer ? On n’a pas vu d’étrangers depuis quatre ans dans cet école ! C’est une vraie bouffée d’oxygène pour nous. Il faut absolument revenir ici, dès que vous pouvez. Les enfants manquent de tout ».
Rima

1er mai 2005, Jérusalem.
Nous traversons une dernière fois Gaza pour rejoindre le check point d’Erez. Après une fouille minutieuse du véhicule, des malles et des bagages, nous quittons la bande de Gaza et nous nous dirigeons vers Jerusalem. A Jérusalem, nous apercevons des jeunes qui vendent des drapeaux oranges contre le désengagement des colonies de Gaza.

Nous jouons au centre Mevazeret Zion pour une communauté juive éthiopiénne. Changement radical de décor. J’ai l’impression d’être dans une station balnéaire du genre la Grande Motte. Le centre est géré par des israéliens qui apportent des animations pour le centre. Nous jouons pour des gamins sages et très attentifs. Un régal !
(…)
Matthieu

5 mai 2005
En pleine descente… vers Paris.
Je retiendrais un sentiment, qui m’a porté pendant ce long voyage au pays de la peur, du paradoxe, de l’absurde, de l’animalité.
Au milieu du bruit, de l’énergie incroyable que dégageaient tous ces enfants, parfois même de la violence, quelques cailloux qui volaient vers nous tels des messages éperdus et contradictoires, quelques êtres humaines venus de France. Ce que nous avions à donner ? De la tendresse, la tendresse que cette situation incroyable faisait naître entre nous, qui nous connaissions à peine. De l’amour ? Oui, peut-être, la force de cet amour que je sentais entre nous, qui nous permettait de nous accorder, de nous entendre, de jouer ensemble, alors que nous étions de quasi étrangers quelques semaines plus tôt.
Freddo