BANGLADESH

•   Clowns sans Frontières intervient depuis 2004 au Bangladesh •   46 spectacles ont été offerts au total à près de 30 000 personnes,...

•   Clowns sans Frontières intervient depuis 2004 au Bangladesh

•   46 spectacles ont été offerts au total à près de 30 000 personnes, à Dhaka, à Jessore, à Chittagong et dans les camps de réfugiés rohingyas à la frontière birmane.

•    Des activités d’initiation artistique ont été organisées pour des enfants des rues et des enfants détenus dans des centres correctionnels. Des ateliers ont également été mis en place avec des artistes locaux.

Le Bangladesh est un des pays les plus pauvres et les plus densément peuplés de la planète, régulièrement victime de catastrophes naturelles. 30 millions d’enfants vivent dans la pauvreté et n’ont accès ni à l’éducation ni aux services de santé de base. L’UNICEF estime à 3 millions le nombre d’enfants livrés à eux mêmes dans la rue, et à 4.7 millions le nombre d’enfants qui travaillent (certains effectuant des travaux dangereux, dans les briqueteries par exemple).

L’idée de commencer un projet au Bangladesh est née d’une rencontre avec Marjorie Unal en 2003, coordinatrice de l’ONG Partenaires au Bangladesh, qui nous a encouragés à organiser des spectacles pour les enfants des rues. Une mission de repérage, financée par l’Ambassade de France à Dhaka, nous a permis de rencontrer les associations sur place et de définir notre projet. Cette mission nous a confirmé la nécessité d’organiser des spectacles gratuits pour les enfants les plus défavorisés. D’une part, le cirque est très peu connu au Bangladesh, il ne reste que quelques troupes qui s’efforcent de survivre et qui tournent surtout dans les campagnes. D’autre part, les populations les plus pauvres n’ont jamais accès aux activités culturelles, jamais rien n’est organisé spécifiquement pour les enfants des rues et des bidonvilles.

Notre objectif était de soutenir le travail des associations d’aide à l’enfance, en apportant un complément original à leurs actions : par la magie du cirque et le rire, nous voulions faire vivre des moments d’enfance et de poésie aux enfants des rues, qui affrontent au quotidien la violence de la pauvreté.

Les spectacles :

En 2004 et 2005, nos deux premières tournées de spectacles au Bangladesh ont eu lieu dans trois villes : à Dhaka, à Chittagong et à Jessore, en faveur des enfants des rues et des bidonvilles. Les artistes ont joué dans des centres pour enfants des rues, des orphelinats, des centres correctionnels pour mineurs, un centre pour handicapés et paralysés…

A partir de 2006, le projet s’est élargi à de nouvelles régions. Nous avons organisé des spectacles sur les îles fluviales dans la région de « Chow Hali », le long du Brahmapoutre, pour des populations sans cesse déplacées par les inondations. Nous avons également joué dans les villages isolés autour de Chittagong et dans les camps de réfugiés rohingyas, près de la frontière birmane.

Ces réfugiés sont arrivés au début des années 90 au Bangladesh, fuyant les discriminations et les répressions qu’ils subissent en Birmanie. Depuis, 236 000 réfugiés ont été rapatriés, mais il reste actuellement deux camps « officiels » gérés par le Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU, avec 25 000 réfugiés au total, ainsi que 8 000 réfugiés vivant dans un camp « non reconnu » à Teknaf. Quasiment tous les enfants des camps ont pu assister au spectacle… le premier spectacle de leur vie.

Les ateliers :

2004 & 2005 :
– Ateliers pour les enfants des rues et des bidonvilles accueillis dans le centre de l’ONG Partenaires, près du bidonville de Mirpur à Dhaka.
– Ateliers dans les centres correctionnels pour garçons de Tongi (près de Dhaka) et de Jessore, en partenariat avec Save the Children.

2006 :
4 enfants des groupes de théâtre de Save the Children ainsi que 2 enfants issus de centres correctionnels pour mineurs ont accompagné l’équipe et on participé au spectacle pendant 3 jours, en jouant les « doubles » des personnages du spectacle.

Le travail avec des artistes locaux :

2005 : une résidence de travail a eu lieu avec les artistes du centre culturel rural de l’association BITA (Bangladesh Institute of Theatre Arts) dans le village de Potiya, près de Chittagong. Ces artistes sont impliqués dans des projets de théâtre de sensibilisation en milieu rural. Ils utilisent l’art et la culture comme outils pour faire évoluer les mentalités et faire passer des messages à la population. A l’issue des rencontres, des scénettes ont été jouées pour la population du village, mélangeant artistes français et bangladais. Deux thématiques ont été mises en avant : la protection de l’environnement et la scolarisation des filles.

Partenaires sur le terrain :
2004 & 2005 :
Alliance Française de Dhaka, Ambassade de France, Aparajeyo, APS, ARBAN, ARISE (Appropriate Resources for Improving Street Children’s Environment), BITA (Bangladesh Institute of Theatre Arts), CRP (Centre for Rehabilitation of the Paralysed), CSID (Centre for Services and Information on Disability), Ecole Française de Dhaka, Partenaires, Save The Children UK, Sisters of Lady of Sorrow, Terre des Hommes Italie.

2006 : CODEC (association locale), le HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés, ONU), Médecins sans Frontières Hollande, MMS (association locale), Save the Children UK, l’association SOLinfo, Terre des hommes Italie.

Partenaires financiers :
2004 & 2005 :l’AFAA, l’ADAMI, Emirates, Fondation BNP Paribas.
2006 : Quatar Airways, CulturesFrance, Mairie de Paris, ADAMI, Ministère de la Culture, Cirque Phenix – Européenne de spectacles.

Extraits du journal de bord / mission mars 2004

Premier spectacle au centre de BITA, en pleine campagne, au milieu des rizières. C’est un véritable événement pour le village. Notre présence ici est une chose incroyable. Ils demandent au responsable du centre : Comment se fait-il qu’une troupe de 8 étrangers soit venue d’aussi loin pour nous?

Après le spectacle, Shishir, le directeur de BITA, nous dit : « C’est un événement unique pour nous. Les gens qui vivent ici n’ont jamais vu un tel spectacle. Ils sont loin de la ville, ils sont loin de tout, ils sont très pauvres. Ils ne savent même pas que des spectacles de cirque existent. En rentrant chez eux, ils vont en parler ensemble pendant des jours et des jours. C’est un jour inoubliable ». Il nous dit que notre langage est très lisible pour les gens d’ici : les symboles qu’on a utilisés (éléphant, bateau, poissons…) sont très compréhensibles, puisqu’ils font partie du quotidien et de la culture des Bangladais.

Une discussion s’engage autour d’un thé avec les autres animateurs et responsables de BITA. Ils nous parlent de ce qu’ils ont aimé le plus dans le spectacle. Ils nous demandent quel est le message du spectacle. Chacun répond à sa manière. Nos réponses finissent par se rejoindre : le plaisir, le rire, le fait de se réunir ensemble. Il n’y a pas de message dans le spectacle en lui-même, mais dans la rencontre qu’il rend possible, l’échange, la confrontation des cultures.
Rima

Moi, c’est la prison des garçons qui m’a le plus marquée. Le moment d’«Houdini» dans le spectacle était très spécial dans ce contexte. Julien a sorti les menottes et tous les regards se sont figés sur les menottes. Après, je me suis libéré et je suis devenu un grand roi, ce qui symbolisait plein de choses pour eux en tant que prisonniers. Dans les ateliers et les moments de discussion avec les enfants, j’ai senti l’importance de notre présence. On leur a donné des moments d’enfance dans un contexte où ils sont traités comme des criminels. Ils sont là, ils attendent de savoir s’ils vont être libérés ou pas. Ils pensent que le monde a oublié leur existence… Et on arrive de France exprès pour jouer POUR EUX. «Je vais te retrouver au paradis» m’a dit l’un d’entre eux. Un autre m’a donné sa calotte de prière pour me donner plus d’assurance quand je serais au paradis… un petit souvenir de lui.
Joe

Extraits du journal de bord / mission mars 2005

Vendredi 18 mars, Dhaka
Aujourd’hui, nous avons fait notre premier atelier au centre Partenaires (foyer pour enfants des rues). C’était super de retrouver les enfants de l’an dernier qui se souvenaient dans les moindres détails de notre atelier. J’étais impressionné et fier. Eux aussi étaient fiers. Notre dignité à tous se trouvait valorisée.
Nous avons demandé aux enfants d’improviser en exagérant une position physique et de jouer un personnage basé là-dessus. Les images, les situations et les personnages venaient de leur univers. Une fille a commencé à se gratter, a sorti un pou de ses cheveux et l’a mangé (en mime bien sûr). Une autre fille a joué une vieille femme pliée en deux et marchant avec une canne. Plusieurs garçons ont joué des personnes handicapées en train de mendier…Un garçon était tellement convaincant que je me suis demandé s’il n’avait pas déjà fait ça dans la rue pour récolter un peu d’argent.
Un autre garçon, très doué, a joué quelqu’un de furieux et criait des choses en Bangla. Notre traducteur nous a expliqué ce qu’il disait: « il est en colère parce qu’il a faim, il demande à son patron une pause pour manger quelque chose et le patron refuse… »
Joe

Pour moi, c’est la première mission avec Clowns sans Frontières et je suis émue par l’engagement de chacun dans le spectacle et les ateliers. Les enfants sont heureux d’être là avec nous. Ils se rappellent plein de détails du spectacle et proposent des jeux tout le temps. Ils ont une demande d’affection débordante. J’aimerais avoir les bras aussi longs que ma magicienne pour de vrai. Alors je pourrais les prendre tous, les serrer très fort et leur dire des paroles rassurantes. Mais ils sont forts eux-mêmes. Quand on les voit dans la rue tout seuls, on imagine à peine les obstacles qu’ils ont déjà franchis.

Dans les ateliers, Pascal, Claude et moi, nous nous sommes rendus compte qu’ils retenaient leurs voix. Aussi, ils se font mal parfois, ils se jettent par terre ou les uns contre les autres dans les improvisations. On a travaillé entre autres à se passer des gestes et des sons dans la douceur et en rythme. C’était rigolo avec les plus petits de faire les abeilles et les lions. La relaxation avec les moyens. Construire des petites scènes avec l’un qui fait une machine musicale et l’autre qui raconte une histoire avec les plus grands. J’espère que tout ça va les aider un peu à se sentir plus beaux, plus forts, plus capables.
Delphine

Notre spectacle suit son cours. Le rythme est fragile et nous ne savons pas trop où nous allons ensemble, mais c’est aussi plein de joie. On a voulu raconter une histoire, aller un peu plus loin que « on est là pour faire rire les enfants » :
– Leur montrer qu’on est attentifs à eux
– Leur montrer qu’on peut inventer des petits mondes avec des contenus de poubelles (une marionnette, un puits dans un carton, un nain, un grand carton cachette…)
– Tenter un vrai échange, faire des ateliers et des rencontres
– Les encourager
– Et même être tendre
– Dire que les femmes sont égales des hommes et qu’elles peuvent même porter un tigre !
Jambenoix

Extraits du journal de bord / mission décembre 2006

Troisième jour et j’ai déjà l’impression que nous sommes ici depuis mille ans. J’ai perdu toute notion du temps. Il y a beaucoup d’enfants, beaucoup de regards d’une intensité jamais encore rencontrée. Accueillis, nous le sommes à chaque instant. J’ai la sensation que le spectacle commence à trouver une réelle vie. Aujourd’hui, j’ai été frappé par trois moments de silence très forts, des rires, des applaudissements, une attention captivée et un réel rapport de jeu avec les enfants. La magie opère. Je ne me lasse pas et jamais je ne me lasserai de chercher ces moments fugitifs qui parlent de toute évidence.
Sohel, qui joue mon « double » est débordant d’énergie. Nous échangeons beaucoup malgré la langue. Il me parle comme si je comprenais sa langue et je lui réponds comme si je comprenais la sienne. Nous utilisons aussi des plans dessinés à même le sable avant une entrée en scène, nos yeux aussi. Il a très bien compris les règles du jeu et sa place dans le spectacle. Il rit.
Les aux revoirs arrosés de confettis, les mains agitées qui se perdent de vue, nous nous retrouvons sur le bateau, et déjà en route pour un autre îlot.
Philippe

C’est la journée la plus émouvante pour moi depuis le début de ce voyage. L’arrivée au camp de Kutupalong est déjà impressionnante. Nous traversons une partie du camp à pied jusqu’au lieu où nous devons jouer, un grand espace sableux.
Nous avons à peine le temps de réaliser où nous sommes qu’un des membres du HCR nous prie instamment de venir à son bureau. Il nous explique qu’un tract a été distribué la veille au soir par un groupe de gens du camp visiblement opposés au fait qu’un spectacle soit organisé pour les réfugiés, demandant aux habitants de boycotter la représentation.
En fait, notre venue est utilisée comme prétexte pour engager un rapport de force avec le HCR et faire entendre certaines revendications. Discussions, attentes, réflexions dans le petit local du HCR. Nous nous maquillons, nous attendons, assez longtemps.
Finalement, le spectacle peut avoir lieu. Nous allons jouer dans un autre endroit, semble-t-il pour des raisons de «sécurité». Le public est nombreux, il y a même des enfants et des hommes juchés dans les arbres autour. Personne n’empêche le spectacle de se dérouler, ni les enfants de rire, ni les femmes de venir se placer pour regarder.

Quand Delphine entonne la chanson « Milon », c’est l’ovation. Les applaudissements retentissent. Et quand un enfant est choisi dans le public pour danser avec les clowns, c’est presque une décharge électrique. 1000 personnes qui crient et qui rient ensemble, c’est inoubliable.

A la fin du spectacle, un garçon d’une dizaine d’années vient à mes côtés et me demande calmement, avec un regard intense, si j’ai des frères et des sœurs, des parents, où j’habite… C’est très émouvant parce que je sens une curiosité presque vitale chez cet enfant. Un désir inouï de comprendre le monde d’ailleurs, une soif d’apprendre… Ces réfugiés vivent ici depuis 15 ans. Ces immigrés indésirables qui n’ont aucun droit, pas de terre à eux, qui ne veulent pas partir du Bangladesh, qui ne veulent pas retourner au Myanmar, et qui vivent dans des conditions déplorables. Cette situation est invraisemblable.
Talisma Nasreen disait qu’en prélevant 20% du budget de l’armée d’un grand pays civilisé, plus personne ne mourrait de faim.
VERTIGES…
Patrick.