BOSNIE, Janvier 2002

•    6 missions ont été organisées en Bosnie Herzégovine entre 1995 et 2003. •    Après deux missions à Sarajevo en 1995, nous avons...

•    6 missions ont été organisées en Bosnie Herzégovine entre 1995 et 2003.

•    Après deux missions à Sarajevo en 1995, nous avons mis en place un projet sur 3 ans, de 2001 à 2003, avec à la fois des spectacles et des ateliers artistiques.

•    Au total, ce sont près de 22 000 personnes qui ont assisté aux spectacles.
Au moment où Clowns sans Frontières se crée en France, la guerre fait rage en Bosnie depuis avril 1992, opposant les forces de Bosnie Herzégovine (qui avait déclaré son indépendance) à l’armée des Serbes de Bosnie (qui voulaient rester rattachés à la Yougoslavie). Sarajevo est en train de vivre le plus long siège que l’Europe ait connu.

Nous sommes contactés par un capitaine de la Forpronu (Force de Protection des Nations Unies) à Sarajevo qui nous sollicite pour organiser une série de spectacles pour les enfants, en collaboration avec une association de femmes bosniaques, Fenix. Après plusieurs reports, une équipe d’artistes peut finalement partir de France en février 1995, à bord d’un avion de l’armée française (l’aéroport de Sarajevo étant fermé à tout vol civil). Cette mission, organisée dans un contexte très difficile, est chargée en émotions.

Quelques mois plus tard, en décembre 1995, au même moment où sont signés les accords de Dayton qui mettent fin à la guerre, une nouvelle équipe artistique française se rend à Sarajevo, dans le cadre d’un festival de l’enfance organisé par Clowns sans Frontières Espagne.

En 2001, près de six ans après la fin de la guerre, nous décidons de retourner en Bosnie. Les années sont passées, le pays se reconstruit, les enfants ont grandi, mais les traumatismes sont encore là. En collaboration avec Médecins du Monde et leur partenaire local, DUGA, un projet sur 3 ans verra le jour.

Mission de février-mars 1995 : Cette première mission organisée en pleine guerre permet d’alléger les souffrances de la population. 16 spectacles sont offerts à plus de 6500 enfants bosniaques dans des écoles, un cinéma, un hôpital, et dans les rues de Sarajevo. Un spectacle est également organisé pour les enfants de Grbavica, côté serbe.

Mission de décembre 1995-janvier 1996 : Une équipe de Clowns sans Frontières France s’associe aux artistes espagnols de Payasos sin Fronteras, qui organise un « Festival de l’Enfance » à Sarajevo. Ensemble, ils jouent devant plus de 3000 enfants dans différents points de la ville.

Projet 2001-2003:
Lors de notre retour en Bosnie en septembre 2001, en collaboration avec Médecins du Monde, nous avons la chance de travailler et de tisser des liens durables avec un centre psychosocial destiné aux victimes des traumatismes de la guerre : l’association DUGA (arc en ciel). Un projet se met en place sur 3 années, en faveur des populations les plus démunies et les plus isolées.

Trois missions (en septembre 2001, en mai et en octobre 2002) permettent d’offrir des spectacles dans des écoles, des asiles psychiatriques, des hôpitaux, des centres pour personnes handicapées, des instituts spécialisés. Nous montons également plusieurs ateliers d’initiation artistique, en ciblant notre action sur trois lieux principalement : le centre pour adolescents de l’association DUGA, l’institut pour enfants non voyants de Sarajevo et le centre pour personnes handicapées mentales de Pazaric, dont les pensionnaires vivent sans aucune relation avec l’extérieur.

La 4ème mission en octobre 2003 permet d’élargir nos zones d’intervention. En plus de Sarajevo, les artistes se produisent à Banja Luka, Derventa, Breza, et Mostar.

Partenaires sur le terrain :
1995-1996 : Partenaires : Fenix (association bosniaque), FORPRONU/Cellule des Affaires Civiles.
2001-2002 : Médecins du monde, DUGA (ONG bosniaque), AFOR.
2003 : Association IC Lotos, le BHWI (Bosnia and Herzegovina Women’s Initiative), Centre Zastite Me, la Fondation Terre d’Amitiés et de paix, Handicap international, le Haut Commissariat aux réfugiés, le MIFOC (Mostar Intercultural Festival Organising Committee-Bosnie), l’ONG Worldvision.

Partenaires financiers :
1995 : mission autofinancée (dons)
1996 : Payasos sin Fronteras
2001 à 2003 : la Fnac, l’Olympia, l’AFAA (Association Française d’Action Artistique – Ministère des Affaires étrangères), la Ville de Paris, l’ADAMI, Austrian Airlines.

Récit de Malik Nahassia, photographe / mission 1995

Tout a commencé six mois auparavant par un coup de téléphone. Un certain Capitaine Durand voulait entrer en contact avec les membres de l’association afin d’organiser une série de spectacles pour les enfants de Sarajevo. Un militaire qui fait appel à des clowns ce n’est pas courant ! le Capitaine Durand, en poste à Sarajevo, s’occupait des «affaires civiles» dans le cadre de la Forpronu, les casques bleus chargés de protéger la population de Sarajevo. Au cours de sa mission, il avait rencontré une association de femmes bosniaques, Fenix , qui faisaient tout leur possible pour venir en aide aux enfants de la ville. Elles avaient entendu parler de Clowns sans Frontières et, par l’intermédiaire du Capitaine Durand, elles demandaient aux clowns de venir à Sarajevo. Mais ce n’est pas une mince affaire que d’organiser une expédition de 6 personnes avec tout le matériel vers une ville en guerre. Les clowns ont dû attendre ce mois de février 1995, après plusieurs faux départs, pour pouvoir emprunter l’avion de l’armée française qui les a amenés à Sarajevo, l’aéroport étant fermé à tout vol civil.

Des interventions de rue sont prévues chaque matin. La ville a prêté un bus qui transporte la compagnie et des enfants de Fenix, maquillés et déguisés en clowns eux aussi, contribuent à apporter un peu de joie dans les quartiers les plus isolés de la ville, parfois tout près de la ligne de front.

Ce matin du 25 février 1995, le temps est superbe à Sarajevo, la capitale martyre de la Bosnie Herzégovine. Les habitants de la ville assiégée profitent de ce beau soleil et d’une accalmie des bombardements pour sortir faire quelques courses. Mais ce matin là, ils ont droit à une surprise de taille. Sur la place principale, non loin du marché, une troupe de clowns bariolés est en train de s’installer en musique. Cette mélodie nouvelle attire tout le quartier. Rapidement, ils se regroupent en demi-cercle pour apprécier ce spectacle inhabituel.

C’est le clown Julien qui commence : il tient son monocycle à la main et semble ne pas savoir qu’en faire. Il s’adresse à la foule avec quelques mots de serbo-croate appris pour l’occasion : « chta éto ? », qu’est-ce que c’est ? Un enfant crie : « vélo ! vélo ! ». Julien fait mine de ne pas comprendre, avec des mimiques de pitre, il utilise son monocycle comme une guitare, comme une grande roue de bateau ou comme un marteau piqueur. Peu à peu, dans la foule, les visages s’éclairent d’un grand sourire.

Mais les clowns doivent bientôt s’arrêter car il est très dangereux de se rassembler en groupe dans les rues de Sarajevo. La menace vient des collines, tenues par les «Serbes nationalistes de Bosnie» qui assiègent la ville. Même si les bombardements se sont calmés ces derniers temps, il reste la crainte des «snipers», ces tireurs fous isolés qui prennent régulièrement la population pour cible. Les clowns ont donc été prévenus, leurs spectacles dans la rue ne doivent pas durer plus d’un quart d’heure.

Trois lieux ont été choisis par Fenix pour servir de théâtre. Un cinéma du centre ville, le Kino Bosnia, une salle des fêtes dans une école et un amphithéâtre dans une université désertée pour cause de guerre. Un véritable va et vient de bus transporte les enfants de tous les quartiers vers ces lieux de spectacle au rythme de trois séances par jour !

À la sortie d’un spectacle, un journaliste de Sarajevo interroge Antonin : «Vous ne pensez pas que cela est un peu dérisoire de venir avec des nez de clowns en plein milieu d’une guerre ?». À ce moment, une cavalcade d’enfants sort du théâtre. Ils ont tous la mine réjouie, qui un nez rouge sur la figure, qui un ballon entre les mains, derniers petits souvenirs des clowns. Cette interruption semble servir de réponse au journaliste dont la question reste en suspens.

Les clowns ont encore un projet fou à réaliser avant de quitter Sarajevo : aller jouer pour les enfants de l’autre côté du front, chez les ennemis de ces Sarajéviens si attachants. Le Capitaine Durand trouve l’idée excellente : « Je passe chaque jour de part et d’autre de la ligne de front, cette guerre est absurde. En apportant des médicaments ou des produits de première nécessité de chaque côté, j’ai bien vu que les premiers à souffrir de la guerre, ce sont les enfants, quel que soit le camp où la vie les a placés. Mon travail consiste à essayer de les rapprocher. Ce que vous voulez faire va dans ce sens. »

Les gens de Sarajevo, eux, sont plus réticents, l’idée de voir passer les clowns côté serbe leur paraît être une trahison. À force d’explications, l’idée commence pourtant à être acceptée. L’avant dernier soir, après le spectacle, les artistes questionnent les enfants : « Que diriez vous si nous allions jouer pour les enfants de l’autre côté ?». Les réponses sont immédiates, au grand étonnement de tous les adultes présents. « Moi je suis d’accord. Cette guerre, c’est les adultes qui l’ont voulue, les enfants n’ont rien à voir là-dedans». «De l’autre côté, ce sont nos frères, nos cousins, nos camarades, avant la guerre c’étaient nos amis». «J’aimerais pouvoir venir avec vous et aller m’amuser avec eux comme avant, comme si toute cette histoire n’avait jamais existé».

Le lendemain, dernier jour de leur expédition, les clowns font leur dernière représentation du côté serbe. L’ambiance est un peu différente, mais le spectacle de désolation est le même. La guerre de ce côté aussi a fait des ravages, et c’est avec le même enthousiasme que les enfants les accueillent. Les Clowns sans Frontières ont pu ainsi mettre en pratique un principe de base : jouer pour tous les enfants qui souffrent. Ils sont sûrement un peu utopiques, un peu idéalistes aussi. Mais en jouant pour les enfants de part et d’autre de ce conflit, ils délivrent un message de paix, toute petite goutte d’espoir dans un océan de haine et de douleur.

Extrait du journal de bord / Mission septembre 2001

21 septembre 2001
Unité de soins du centre pour handicapés mentaux de Pazaric

Nous partons à trois, guitare, chant et accordéon, accompagnés de la nouvelle directrice du centre de Pazaric. Une petite route chaotique nous dépose à l’entrée d’une grosse maison cachée dans les bois de la montagne environnante. Nos estomacs sont noués devant l’inconnu qui nous attend.

Après les salutations d’usage aux infirmières et patients valides, le contact est direct. Première chambre. Là, sont rassemblés ceux qui peuvent marcher, certains sont alités, tous nous montrent leurs visages déformés, meurtris ou fermés par une souffrance débordante. La télé trône comme une icône futile au centre de la pièce. Les premières notes volent, douces et attentives à ces présences qui nous happent. Quelques visages s’allument, des yeux scintillent de surprise, d’autres, emmurés dans leur silence, ne bougent pas. La première chanson s’élance, et bientôt un frisson ténu passe de peau à peau. Nous jouons juste, avec tendresse, sans affectation, essayant de donner le meilleur de nous-mêmes. Nous allons à la pêche aux sourires, de lit en lit. Tous nous offrent ce qu’ils ont encore de joie. Là, un râle laborieux. Ici, un mouvement imperceptible d’un membre, et toujours ces yeux qui nous enveloppent de leur manque. Après deux chansons, ils en veulent encore, demande muette, toute de dignité. Alors on joue encore. Aux revoirs attentionnés, distribués comme des papillons éphémères à chacun.

Extrait du journal de bord / Mission mai 2002
18 mai 2002 : ateliers au centre de DUGA
Musique : Langage universel, quelques gestes, et nous passons du défouloir cacophonique, grand moment de jouissance fortissimo, aux petits dialogues rythmiques, aux voix qui peinent parfois à sortir de la gorge, à la chanson ébauchée ou accompagnée à l’émotion d’un petit solo rythmique, bref, le quotidien d’un atelier avec les petits, les plus grands, ceux qui s’accrochent et ceux qui partent à peine installés.

Acrobatie: Nous commençons par un échauffement collectif et actif rythmé par les musiciens. Après un début timide, les enfants se prennent au jeu vocalo-rythmico-corporel avec plaisir. Une partie des enfants va jouer de la musique sur une terrasse ombragée pendant qu’avec Haris (notre compagnon traducteur) nous commençons les portées acrobatiques sous un soleil de plomb. Deux par deux, les enfants se familiarisent aux portés de base, parés par nos soins et guidés par notre voix : Haris. Peu à peu, Ghislain se retrouve comme à son habitude porteur. Malgré ses épaules meurtries par le soleil, il enchaîne des colonnes à deux avec les enfants impressionnés mais réjouis. Ils participent tous avec plaisir sauf une jeune fille qui n’avait pas voulu se joindre à nous pour l’échauffement mais qui s’est sentie plus à l’aise un peu plus tard, lors du jonglage.

Jonglage : nous débutons par un travail d’écoute et de dissociation avec une balle puis deux, trois jusqu’à cinq. S’en suivent des équilibres de massues, bouteilles de soda et verres. Alexandra prouve gracieusement aux enfants que même les professionnels font tomber les balles. Des mamans viennent d’elles mêmes se joindre à nous, juste le temps de voir les progrès de leur progéniture qui ne veut plus arrêter… C’est reparti pour un tour de jonglage, avec des rires, des visages concentrés, des massues qui tombent mais bien vite ramassées et des bravos en pagaille. Grand enthousiasme général.

Extrait du journal de bord / Mission octobre 2002

Survivre à la paix
Une image habite ma mémoire. À elle seule, elle résume et justifie notre présence ici, en Bosnie, enjambant la fin septembre et le début octobre. Nous franchissons les grilles de Pazaric, une nuée cacophonique et joyeuse escorte le minibus. Nous descendons et sommes assaillis, tels des sauveurs, par une ronde d’embrassades, de regards étincelants, d’étreintes généreuses. Parmi eux, certains nous reconnaissent. Leurs sourires édentés sont autant de bouches avides de dire qu’eux aussi, ils ont envie d’être au monde, qu’ils sont en vie. Cette scène exprime en son entier, l’immense demande du peuple bosniaque de ne pas être oublié.

Dans les écoles spécialisées, notre venue est toujours une fête. Nos déplacements en République Serbe ont favorisé des reprises de contacts entre les deux communautés. Les enfants, d’où qu’ils soient, ont goûté, émerveillés, à la féerie du spectacle.
Nous, artistes, nous pouvons les aider à « penser » leurs plaies, à nourrir leurs rires et leurs rêves, pour qu’ils deviennent les acteurs d’une nouvelle réalité.
Philippe.

Extrait du journal de bord / Mission octobre 2003

23 octobre 2003
Dans l’école d’aujourd’hui à Breza les enfants passent tous les jours devant un cimetière. Des pierres tombales blanches comme des obélisques et de l’herbe verte.
Les japonais ont payé la rénovation de l’école, les hollandais, eux, ont offert des ordinateurs qui ne sont jamais arrivés…Une histoire de cambriolage.
Les plus petits sont arrivés chacun avec leur petite chaise dans leurs petits bras. Le manteau et l’écharpe sur le dos et surtout l’excitation de voir les clowns, les yeux brillants, le sourire prêt au bord des lèvres.
Dès le début, ils tapaient dans leurs mains, riaient, exultaient ensemble. Le rire a sûrement servi de radiateur, le jonglage et les clowneries, d’ordinateur.

Après le spectacle, nous avons su que l’école avait été bombardée, trouée, mais grâce aux instituteurs, courageux et presque bénévoles (leur paie tombe très en retard… ils venaient de recevoir leur salaire du mois d’août!), «l’école gruyère» a quand même fonctionné deux heures par jour pour défier le monde des grands et nourrir les esprits enfants.
À la distribution des nez, Francis a été renversé par terre… et les nez ont été volés par toutes ces mains impatientes. C’est comme si ce petit accessoire était un passeport pour la liberté.
Aïda