NICARAGUA, Novembre 1995

Une équipe de Clowns sans Frontières s’est rendue au Nicaragua en novembre 1995, dans le cadre d’un projet de l’Union européenne...

•    Une équipe de Clowns sans Frontières s’est rendue au Nicaragua en novembre 1995, dans le cadre d’un projet de l’Union européenne.

•    Les spectacles ont eu lieu à Managua et dans les villages du nord du pays pour plus de 9000 personnes.

A l’invitation de la délégation de l’Union européenne pour le Nicaragua, nous devions jouer dans les villes et villages, dans le cadre du projet Cua-Bocay : un projet d’assistance humanitaire et d’aide à l’auto développement des populations rapatriées, les communautés chassées par la guerre qui sont revenues s’installer dans leurs zones d’origine. Finalement, nous avons découvert sur place que l’autorité européenne avait annulé la moitié de la tournée dans les provinces au profit d’actions sur Managua, sans en avertir les partenaires locaux…

Dès le démarrage de la mission, le 3 novembre 1995, l’organisation bancale du projet par la délégation de l’Union Européenne se fait sentir. L’équipe artistique doit se scinder en deux, pour pouvoir jouer à la fois à Managua et dans les villages du nord du pays. Nous réalisons très vite que cette tournée est surtout une opération de communication pour notre partenaire. L’accueil chaleureux du public et l’enthousiasme des enfants viendront tout de même compenser le sentiment d’instrumentalisation ressenti tout au long de la tournée.

Cette mission nous fera prendre conscience de l’importance d’un repérage avant de démarrer un projet, de la nécessité d’associer plusieurs associations sur le terrain, et de ne pas accepter les yeux fermés une mission organisée clé en main par un partenaire.

Partenaire sur le terrain :

Union Européenne

Partenaire financier :

Union Européenne

Extraits du journal de bord :

On prend la mesure dès notre arrivée de l’accueil que nous réserve l’organisateur CEE : il n’y a personne à l’aéroport. Nous mettons quand même à profit les deux heures d’attente pour improviser une représentation. Heureusement, car on apprend bientôt que les spectacles de lundi, mardi et mercredi sont prévus en même temps à Managua et dans l’intérieur du pays, à minimum dix heures de route de distance.
Nous n’avons d’autre choix que de nous séparer en deux équipes, après un spectacle sur le Malecon détrempé de pluie, pendant lequel le responsable de la Commission Européenne passe son temps à traverser l’aire de jeu pour relever ses drapeaux. Ambiance. Serions-nous instrumentalisés ? Heureusement, le contact avec les enfants est fort, et se prolonge après le spectacle. Quel contraste avec l’hôtel Intercontinental où nos hôtes ont pris soin de nous installer d’office !

La tournée de l’équipe « province » est constituée de trois clowns sans frontières, d’une troupe de marionnettistes nicaraguayens, et du chanteur local Mario Montenegro. Emmanuelle la traductrice, un organisateur et deux chauffeurs complètent le convoi. On s’intègre dans une série de manifestations culturelles organisées conjointement par la CEE et le Ministère nicaraguayen d’action sociale, avec discours officiels en ouverture.

Nous occupons trois véhicules et prenons la route : lundi El Jicaro, mardi Quilali, mercredi Estelli. On passe de la pluie battante et la boue à la poussière du soleil, et on découvre un public chaleureux, mais hyper agressif, qui a tendance à gagner sur l’aire de jeu. Il faut fréquemment interrompre les représentations pour ramener le calme. Il faut dire que la région d’El Jicaro a subi des combats jusqu’en 1993 malgré les cessez-le-feu, et que des bandes armées continuent de sévir dans la région. Les chauffeurs, la nuit, craignent les embuscades. À Quilali, nous avons droit à une soirée organisée en notre honneur par les services sociaux de la région. Notre public de la journée est présent aussi, mais il nous regarde de dehors à travers les grilles des fenêtres. Des policiers en armes bloquent les portes. « ils y a beaucoup de délinquants » nous confie-t-on. Nous ne pouvons pas rester, un peu neufs sans doute. À Estelli, nous jouons devant un public filtré : des enfants des écoles, avec parents et accompagnateurs.

Le jeudi, à San Rafael del Norte , c’est enfin les retrouvailles avec le groupe de la capitale. Une banderole salue l’arrivée des « Payasos sin fronteras ». L’ambiance du village est plus paisible et les gens aussi. Nous rejouons avec plaisir. Les enfants resteront longtemps après le spectacle malgré la pluie qui intervient avant la fin de la représentation.

Vendredi : direction Ayapal. Tout au long de la piste : des petits hameaux de huttes, des enfants en haillons. Ils ne verront pas les clowns… nous leur jetons des ballons de baudruche : tout le monde se sent mal à l’aise. Ayapal est une ville nouvelle créée dans la forêt tropicale, très étendue. Sa population avait été chassée par les sandinistes car armée par les américains, et relogée dans cette ville de planches. L’accueil est neutre voir froid. On installe l’aire de jeu, les éducateurs feront un ring avec une corde en s’improvisant poteaux. Cependant le spectacle fonctionne, même avec les adultes.
Nuit collective dans la salle de réunion du projet de développement Cua-Bocay, matelas par terre pour tous. Les chauffeurs nous racontent leur Révolution.

Waslala est à deux heures à pieds de Ayapal, mais par la route, il faut huit heures pour arriver. C’est une grosse bourgade où nous quittons les Indiens. La représentation a lieu dans une école, devant des élèves en bleu et blanc mais aussi en civil. Superbe accueil, public chaleureux et très naïf. Le petit David, fils des nouveaux marionnettistes, joue avec nous. Quel talent !
Mario, un des chauffeurs nous présente dans la rue une dizaine de mômes de cinq à dix ans, ils n’ont pas vu le spectacle, ils ramassent le café dès six heures du matin. Encore une impuissance, alors que ce sont eux qui en ont le plus besoin. Pas d’école, pas d’espoir, pas de clowns. Il y a quelques ONG sur place mais elles n’ont pas été associées au projet : propriété CEE.

Heureusement, le malaise s’estompe un peu pour les « dernières ». Au prix de trajets interminables et de réveils au milieu de la nuit, nous avons la chance de jouer dimanche à Rio Blanco, et lundi à Meseta (au sud de Managua), sous des trombes d’eau, mais devant un public très nombreux, et surtout vraiment défavorisé. On en oublierait presque le discours de la CEE.

Tout au long du voyage, nous avons découvert et apprécié la gentillesse et la beauté des gens d’ici, mais nous avons regretté de ne pas avoir donné notre spectacle pour TOUS.
L’organisation préparatoire, l’étendue de la tournée nous ont laissé sur notre faim : nous aurions pu jouer plus, nous aurions du jouer pour des enfants moins bien lotis.